Diane Audrey Ngako : On n’est pas des cartes postales

Texte et photos par Liz Gomis
October 6, 2015 Verbatim — Issue 2

Pour capter Diane-Audrey Ngako, il faut se lever tôt. Si possible en fin de semaine quand elle vient à bout de ses multiples activités. Diane-Audrey, était encore étudiante en stratégie digitale, il y a quelques semaines. Mais du haut de ses 23 ans, la jeune « camer » affiche  un parcours professionnel hors du commun.

 

A la fois, photographe, chef d’entreprise pour son site participatif « Visiter l’Afrique » et sa nouvelle agence de communication « Omenkart ». Elle a rejoint, en début d’année, la rédaction de la toute nouvelle section Afrique du journal Le Monde et squatte deux mardis par mois le plateau du JT Afrique sur TV5 Monde.

 

Diane occupe le terrain sur la toile, les salles de conférence et dans notre poste télé. Elle est en mission pour une Afrique inspirante, positive et fière.  « J’aspire à inspirer ma génération à croire en son potentiel » aime t-elle à se répéter. C’est son crédo, sa ligne de conduite. Et, visiblement, elle y parvient, à en juger par les nombreux commentaires que laissent ses milliers de followers sur les réseaux sociaux dès lors qu’elle édite une photo ou un message. Inspirer une génération de rêveurs qui deviendront un jour entrepreneurs et contribueront à développer cette Afrique en laquelle elle croit. Une Afrique en pointe, concurrentielle, maître de son avenir.
C’est dans son appartement qu’elle nous reçoit près du quartier d’affaires de la Défense. Etonnante coïncidence, pour une workaholic de son genre. Un spacieux T1 qui compte plus de tableaux qu’il n’y a de murs pour les accrocher. « J’ai fait de la place » nous avoue t-elle le sourire aux lèvres. Une sélection de livres d’auteurs et artistes africains, des magazines économiques toujours tournés vers le continent, des bijoux et accessoires qu’on imagine négociés pendant des heures sur les marchés ou glanés lors de ses nombreux allers retours. Diane-Audrey, elle tient à son prénom composé, respire l’Afrique par tous ses pores. 





Elle est née au Cameroun et en est fière. On le devine aux premiers mots qu’elle prononce avec une intonation particulière. Cet accent et ces mimiques qu’elle a importés de Douala dont elle joue et use selon ses interlocuteurs. Elle qui avait pourtant tenté d’étouffer cet accent pour s’intégrer dans son petit village du Loiret. « J’ai complètement oublié mon coté noir. C’est horrible. A un moment, j’ai vraiment zappé ma culture africaine et camerounaise, avec une mère qui pourtant parlait le patois à la maison. »

 

Sa prétendue différence, on la lui notifie tous les jours. Sa couleur de peau, ses coiffures, ses tics de langage. Pas facile pour une adolescente de 12 ans de s’intégrer au collège d’un village qui compte 1500 habitants. « Tu vois le truc quand tu te lèves en classe et tes camarades font des bruits bizarres. Ce n’est même pas une personne, c’est tout un collège qui te regarde toujours bizarrement. C’est intéressant aujourd’hui de voir d’où je pars pour comprendre où je suis en train d’arriver. » Son chemin, Diane-Audrey continue de le dessiner et en affine les traits chaque jour. « Je crois vraiment au rêve africain. Je veux toujours aller plus loin. Tous mes rêves j’essaie de les concrétiser, de toucher la chose au plus près».
Et des rêves, elle en a réalisé. En 2009 elle s’envole pour Washington au siège de la Banque Mondiale. Elle réitère l’opération deux ans plus tard pour assister un réalisateur camerounais, Yves Tchouta, basé à Atlanta.

 

Boostée par les exemples de réussite africains qu’elle côtoie pendant son aventure américaine, Audrey revient en France persuadée de l’absolue nécessité pour les enfants d’Afrique, diaspora incluse, d’écrire la suite de l’histoire du continent.
« Les africains manquent d’égo. On ne fait pas un truc parce qu’on veut le faire. On fait parce que l’autre l’a fait… Je trouve qu’en Afrique nous n’avons pas la notion de « Big Picture ». On ne voit pas loin, on voit là. Demain.
Je crois vraiment qu’à un moment, nous africains devons reprendre les choses en main pour écrire notre « african narrative ». Il faut que les africains comprennent que ce sont eux qui doivent écrire leur histoire. Parce que, si tu n’es pas là où tu dois être, quelqu’un d’autre prendra ta place et tu ne pourras pas lui en vouloir… Tant qu’on laissera les médias extérieurs raconter ce qui est censé être notre culture et mettre en avant par la même occasion, leur culture, les gens de chez nous se tourneront toujours vers eux parce que ce sont eux qui ont raison finalement .»
Et, c’est aussi une des missions de « Visiter l’Afrique » ce site qu’elle a créé il y a tout juste un an et qui entend donner une autre image de l’Afrique loin des poncifs : guerre, famine et peaux de banane. « Visiter l’Afrique contribue aussi à faire prendre conscience qu’on n’est pas des cartes postales… Je veux que les gens aillent en Afrique pour embrasser des cultures. Rencontrer des gens, de personne à personne et pas juste aller filmer des pygmées comme ce qu’on voit au Cameroun où on pense que c’est normal. »

 

Un projet purement touristique qui a trouvé son écho jusque dans les bureaux de l’ex ministre du Tourisme sénégalais Abdoulaye Diouf Sarr ou encore chez la première dame gabonaise Sylvia Bongo. Diane Audrey, ambassadrice malgré elle, pour l’Afrique, elle y croit et ses followers aussi. Sa dernière campagne de financement participatif a réuni plus de 16000 euros, une somme qui aidera au développement du site et à la création d’un réseau d’ambassadeurs locaux.

 

Et, c’est dans ce sens qu’elle a décidé de rentrer au pays pour mener ses actions depuis son Cameroun natal. « Le fait d’évoluer dans les médias africains comme français m’a permis de faire le point. Rentrer en Afrique ce n’est pas facile. J’ai eu cette idée en 2012 et nous sommes en 2015 donc c’est un vrai travail de réflexion… Ça va au delà de moi. Je n’y vais pas parce que moi, je veux être en tête… J’adore être à Paris, en France, marcher dans les rues, boire mon petit verre avec mes amis. Mais ce n’est pas ça ma vie. Ce n’est pas la vie pour laquelle je suis destinée. Je suis persuadée que j’ai un grand avenir sur le continent mais ca passera par la culture et l’éducation et « Visiter l’Afrique » tient ce rôle.

 

« L’Afrique a besoin de ses enfants qu’importe d’où ils sont. En tout cas moi je choisis d’être sur place, avec eux. Et c’est en travaillant avec eux, en leur donnant envie de croire à leur pays et leur continent que demain ils sauront défendre nos intérêts. »

 

« Visiter l’Afrique » qu’elle rêve de voir grandir en une plateforme touristique africaine incontournable, si ce n’est la plateforme numéro un. Voir grand. Viser la « big picture ». Audrey-Diane s’y tient et se projette gérant depuis Douala, sa toute jeune agence de communication « Omenkart », spécialisée dans le tourisme en Afrique, bien sûr !

 

De grands rêves sont déjà sur les rails : un Airbnb à l’africaine, des campagnes de publicité qui repenseront le rapport à la ville et des projets en collaboration avec la jeunesse africaine. « L’Afrique a besoin de ses enfants qu’importe d’où ils sont. En tout cas moi je choisis d’être sur place, avec eux. Et c’est en travaillant avec eux, en leur donnant envie de croire à leur pays et leur continent que demain ils sauront défendre nos intérêts. »

 

Ne nous étonnons pas, demain, de retrouver Diane Audrey Ngako en une de Forbes Afrique, sous le titre mérité « les 10 femmes les plus influentes du continent ». Encore un autre un rêve à concrétiser.