« Mein Name ist Eugen » prénom allemand pour salade russe composée

Texte Emilie Langlade, Photos Eugen Litwinow
December 9, 2015 Culture

C’était le jour de ses 6 ans. 19 janvier 1993. Aller simple pour l’Allemagne. Ses parents avaient essayé de lui vendre cela comme son « cadeau d’anniversaire ». Pas vraiment le genre de cadeau auquel on s’attend quand on a 6 ans, sourit-il.

 

Ce jour là, Eugen arrive avec sa famille à Friedland, camp de Caritas situé en Basse-Saxe chargé d’accueillir les migrants de l’ex-bloc soviétique – ce même camp qui aujourd’hui est submergé par le flot de réfugiés syriens. Lui se souvient surtout de la joie de retrouver sa « Babouchka Lily », sa grand-mère maternelle partie un an plus tôt.





A l’époque, c’est le Kazakhstan que fuit la famille Litwinow. Les parents d’Eugen, architectes russes, choisissent peu après l’indépendance de quitter une république qui n’est plus la leur. Aux confins du désert et de la steppe, au sud de la plaine sibérienne, le garçon au doux regard bleu et cheveux d’anges se fait appeler « Shenja ». Il joue pendant des heures dans les immenses cours intérieures de son immeuble. Ramasse avec les copains des tas entiers de chatons de peupliers qu’ils enflamment en 3 secondes. Et rêve en admirant le ciel de devenir un super-héros. « Shenja », c’est le diminutif affectueux attribué aux jeunes garçons russes qui portent le prénom Evgenij. Mais « Shenja » ne deviendra pas Evgenij. L’administration allemande en a décidé autrement.

 

Plus j’ai accepté ce prénom, plus j’ai mis à distance ma culture russe

 

 

Comme des milliers de jeunes Russes ayant migré en Allemagne, Evgenij s’est vu imposer un autre prénom. A 6 ans, il est donc devenu « Eugen » : nouvelle marque d’identité aux consonances plus allemandes sur les papiers officiels. Un prénom « qui facilitera l’intégration » avait alors fortement insisté le fonctionnaire de l’état civil face à des parents soucieux de bien faire. Une ligne sur un passeport qui imprime le début d’une autre histoire.

 

« Du haut de mes 6 ans, je trouvais que ça sonnait moderne. Plus j’ai accepté ce prénom, plus j’ai mis à distance ma culture russe» analyse Eugen. Conflit avec le père sur l’identité, transmission difficile. « Je ne parlais russe qu’à la maison. Jamais avec mes amis. Alors à quoi bon s’efforcer de lire le soir dans ma langue maternelle ? Je me suis complètement bloqué. » Le père regrette ce prénom germanisé. Il trouve que ça a changé son fils. Adolescence allemande qui prend insidieusement le pas sur l’enfance. Lui se sent plutôt comme une « salade composée », aux ingrédients russes et allemands mélangés, tous savoureux mais pas si simple à différencier en bouche. Après réflexion il corrige : « je me sens allemand avec quelques saveurs russes ». Comme cette légère tendance à la superstition qui ne l’a jamais quitté.

 

« On est arrivés enfants, on n’a pas choisi. Et forcément, on se demande toujours un jour si les parents ont pris la bonne décision.

 

Reste cette question de prénom et d’identité mal coordonnée qui intrigue le jeune photographe, le titille du haut de ses 28 ans. « Est-ce que le Eugen d’aujourd’hui est un autre homme que celui que serait devenu Evgenij » ? S’appeler Eugen aujourd’hui rappelle sans le vouloir cet exil d’enfance. Ce passage d’une culture à l’autre. « On est arrivés enfants, on n’a pas choisi. Et forcément, on se demande toujours un jour si les parents ont pris la bonne décision. C’est un peu le problème de notre génération de l’ex-bloc soviétique. On questionne beaucoup la démarche de nos parents. Et pour ceux qui sont restés, c’est exactement la même question qui se pose, mais dans l’autre sens : auraient-ils dû partir ? On se fait tous nos propres réponses. »

 

Eugen n’est pas le seul à s’interroger. En Allemagne, tous les jeunes hommes de cette génération prénommés Eugen sont en fait… d’origine russe. Pas un Allemand de 30 ans ne porte ce prénom. Rencontrer un « Eugen » suffit à savoir que lui aussi, a connu cette histoire de nouveau prénom attribué à l’arrivée. Eugen en a fait un livre, « Mein Name ist Eugen ». 13 portraits d’autres Eugen-Evgenij, comme lui.
Il y a ceux qui ont tout d’abord avalé de travers. « Ah au fait, à partir de maintenant tu t’appelles comme ça (…) forcément, cela m’a pris plusieurs années avant d’être content d’être nommé Eugen ». Il y a cette mère qui apprend la décision de l’administration par téléphone : « bon Anton, ici tu t’appelles Anton. Et toi Shenja, tu t’appelles Eugen ». Chacun y va de son anecdote. « Jusqu’à mes 14 ans, je me faisais appeler John. » « Ma mère ne voulait pas d’Eugen, mais quand elle a vu que les Allemands écorchaient mon prénom, elle a commencé à me présenter ainsi. »

 

D’autres au contraire s’y retrouvent tout de suite : « Imagine, tu as 7 ans. Tu arrives dans un pays où tu ne comprends rien, personne, et là tu te fais de nouveaux amis. Tout est différent, nouveau, et pour moi ce nouveau prénom ça n’a pas été très important. On m’appelait comme ça quand c’était l’heure d’aller jouer. Et bien voilà, on était en Allemagne ! »

 

Parmi ces jeunes au double nom et double culture, Eugen Seif se considère aujourd’hui allemand, rien qu’allemand. Il surfe, skate, aborde fièrement piercings et tatouages : « C’est pas dans cet univers que tu te fais des amis russes ».





Евгений Зеиф – Eugen Seif. Né en 1989 à Jermak, Kazakhstan. Avait 3 ans lors de son arrivée en Allemagne.

 

Evgeny Lehm, le seul a avoir eu son prénom simplement transposé dans l’alphabet latin, illustre lui ce rapport confus entre parents russes et enfants devenus allemands. Il pose dans le salon parental, allure un peu gauche, en chaussettes comme pour ne pas salir la moquette, avec le chien de la famille dans les bras. Ce minuscule yorkshire terrier est la mascotte de la famille : affiché plus grand que nature en poster sur les murs, présent sur un tableau avec la mère… Choc des esthétiques au kitch soviétique, confrontation du présent et du passé. Adaptation, acceptation, intégration.





Евгений Клименко – Evgeny Lehm. Né en 1988 à Murmansk. Vit depuis 1997 en Allemagne.

 

Eugen-Evgenij Liniow mélange lui aussi sa propre salade composée. Il pose chez ses parents devant une table où tout, des motifs des torchons aux plats préparés, sent bon l’intérieur russe. L’accessoire qui détonne est ce bonnet. Inconcevable à une table russe, ce couvre-chef passerait immédiatement pour un manque de respect. Cela dérange ceux qui connaissent le code, mais fonctionne quand même en Allemagne…

 





Евгений Линёв – Evgenij Linjow. Né en 1989 à Orlowka, Kirghizstan. Arrivé en 1995 en Allemagne.

 

Avec ce livre, « Shenja » – comme l’appelle toujours sa famille – affine l’image que son prénom Eugen renvoie dans le miroir. Le reflet des autres l’aide à préciser les contours de sa propre identité. 22 ans après son arrivée sur le sol allemand, le photographe se réjouit d’avoir pleinement profité des opportunités présentées : un diplôme de l’école d’Arts appliqués de Dortmund, une spécialisation photo dans une école prestigieuse de design à New York, aussi à l’aise en allemand qu’en anglais, Eugen évolue parmi les cultures comme un poisson dans l’eau. Voit dans son histoire une formidable ouverture sur les autres. Et a surtout appris tout jeune que quelque soit son apparence, son prénom ou sa langue, il est selon lui, toujours lui-même : celui qui, à travers le viseur de son objectif, se rêve super-héros quand il lève les yeux au ciel. La complexité est en bouche, pas imprimée sur la carte d’identité.