Amandine Gay : « Je trouve scandaleux qu’on remette en question ma francité »

Texte par Claude Gilles

Photos par François Ollivier
May 10, 2016 Culture — Issue 2

Comédienne, réalisatrice, journaliste et bientôt de retour sur les bancs de l’université, Amandine Gay, 30 ans, est aussi afro-féministe. Installée depuis peu à Montréal, cette artiste politique résume sa France natale en ces termes : « Un pays de déni… » Interview avec une volubile et souriante activiste qui ne fait pas dans la dentelle. Ouvrir la voix est justement le titre de son film qui sera montré durant le Mois de l’histoire des Noirs à Montréal.

 

Vous êtes comédienne, réalisatrice, et afro-féministe. Pourquoi pas féministe tout court ?

 

En France nos spécificités ne sont pas abordées dans les mouvements féministes traditionnels qu’on pourrait appeler mouvements féministes blancs. Ce sont des groupes composés majoritairement de femmes blanches issues des classes moyennes ou de la bourgeoisie et qui ne partagent pas nécessairement nos expériences et nos préoccupations. Par exemple, pour les femmes noires, la lutte féministe n’est pas dissociable de la lutte antiraciste. Et dans le féminisme traditionnel, certains problèmes ne sont pas abordés. Inversement, en tant que femmes et Noires, aborder des conflits intra-communautaires au sein de ces organisations risque de contribuer à renforcer l’image stéréotypée des hommes noirs. En effet, quand je critique la vision patriarcale très dure de certains militants panafricains, je n’ai pas envie que les féministes blanches s’en servent pour dire que les hommes noirs sont plus misogynes que les hommes blancs. Si nous éprouvons le besoin de nous retrouver entre nous, c’est aussi pour pouvoir mener des réflexions intra-communautaires, sans risquer de voir les thématiques que l’on aborde – le harcèlement de rue par exemple – se retourner contre les hommes de notre communauté comme s’ils étaient plus sexistes que le reste de la société. Je suis afroféministe parce qu’il est autant nécessaire de déconstruire la société patriarcale que la suprématie blanche.





Historiquement, les mouvements féministes blancs abordent rarement la question de l’immigration et de la nationalité ; c’est ce que démontre notamment Chandra Mohanty dans Third World Women and the Politics of Feminism (femmes du tiers-monde et politiques de féminisme). C’est aussi votre regard en tant qu’afroféministe ?

 

Dans les années 1970, dans le contexte français en tout cas et surtout dans les universités parisiennes, qui ont vu naître entre autres le Mouvement de libération des femmes (MLF), la population était encore majoritairement blanche, bien que les immigrés issus des anciennes

 

1.Third World Women and the Politics of Feminism, Chandra Talpade Mohanty, Ann Russo Indiana University Press, 1991

 

colonies ou des Antilles commençaient à arriver massivement. Les femmes qui se retrouvaient dans cette première vague de mouvements féministes étaient presque toutes blanches. De fait, les thématiques abordées étaient spécifiques à leurs communautés : la lutte contre l’Église, le droit à l’avortement, etc. D’autres groupes minoritaires se sont certes développés en parallèle à la même époque, parmi lesquels on peut citer, la Coordination des femmes d’Amérique latine ou la Coordination des femmes noires, mais ces militantes ont été effacées de l’histoire du féminisme français. Pour mon film Ouvrir la voix, j’ai rencontré certaines d’entre elles qui sont aujourd’hui âgées de cinquante ou soixante ans. Elles m’ont confirmé comment à leur époque déjà, la création de groupes spécifiques pour les femmes noires était apparue comme une nécessité face aux limites pratiques et théoriques des groupes communistes et/ou panafricains et/ou féministes. Ça fait donc quarante ans que c’est la même histoire !

 

Vous déménagez de Paris à Montréal pour continuer des études en sociologie et avez certainement dans votre sacoche Ouvrir la voix, votre documentaire de 90 minutes…

 

Nous travaillons à ce que la grande première se fasse durant le Mois de l’histoire des Noirs, en février 2016, ici à Montréal. Pour l’instant, je m’installe tranquillement et au mois d’août nous reprenons le montage avec mes deux cadreurs et monteurs, Coralie et Enrico.

 

Après cinq ans à faire de l’interprétation, dans des rôles d’ailleurs souvent réservés aux Noires, vous passez derrière la caméra. Comment cela s’est-il fait ?

 

Je suis arrivée à Paris il y a environ huit ans pour faire du théâtre, après l’obtention de mon diplôme de Sciences-Po à Lyon. Je suis rentrée au Conservatoire d’art dramatique dans le 16e arrondissement et j’ai commencé très vite à travailler. Au bout de quelques mois je n’avais obtenu que des rôles de droguée, de prostituée, de sans-papiers, de cocaïnomane, de dealeuse de cannabis, etc. J’ai appelé mon agent pour lui dire que j’en avais marre de ces castings et que je voulais passer à de vrais rôles. Elle m’a alors expliqué qu’elle avait envoyé mon profil pour tous les rôles qui correspondaient à ma tranche d’âge, mais qu’on ne lui répondait que lorsqu’il était spécifié dans le scénario que le personnage était une Noire. À ce moment, j’ai eu une espèce de choc et de prise de conscience : je pouvais faire tout ce que je voulais sans jamais pour autant avoir accès aux rôles qui me plaisaient, puisque je ne pouvais pas devenir Blanche.

 

C’est ainsi que j’ai commencé à écrire des programmes courts pour la télévision, afin de promouvoir une autre vision des femmes noires. Très vite, même constat. Dans les boîtes de production, ce sont des hommes blancs de plus de 50 ans qui sont aux postes de décision. Ce sont eux qui choisissent ou non de financer un projet. Si ce dernier ne correspond pas à leur vision ou tout simplement à leur expérience de la société, le projet est abandonné ou modifié de telle façon qu’il ne ressemble plus en rien à l’idée originale. Par exemple, une amie et moi avions écrit un programme court satirique qui s’appelait « Media Tartes ». L’idée était de prendre des magazines féminins et de les comparer à la vraie vie des héroïnes de cette série. L’une des membres du groupe d’amies était lesbienne, sommelière et noire. C’est ce rôle que les producteurs refusaient et ne comprenaient pas. On me répétait que j’avais regardé trop de séries américaines et que ces filles n’existaient pas en France, simplement parce que ces producteurs n’en avaient jamais rencontré. Pour moi c’est ça qui était surréaliste, car je suis pansexuelle et j’ai managé un bar à vins, ce personnage, c’était moi ! Quand on s’est rendues au CNC (Centre national de la cinématographie) pour demander des subventions pour cette série (dont les cinq personnages principaux étaient des femmes) l’un des refus nous a été exprimé avec pour motif que c’était une série potentiellement sexiste. Je me suis alors rendu compte qu’il y a cette espèce d’image monolithique de qui sont les femmes, en particulier les femmes noires, en France, et qu’avant d’influer sur la fiction, il allait falloir passer par le documentaire. Montrer qu’on existe, dans notre diversité, physique, de modes de vies, de religions, d’orientations sexuelles, etc.

 

Mais je souhaite aussi célébrer nos existences sans tomber dans l’écueil de l’obsession de l’excellence noire. Comme nous sommes constamment dévalorisés dans les médias mainstream, le discours qu’on construit dans les médias communautaires vise souvent à glorifier les réussites individuelles, en particulier lorsqu’elles s’inscrivent dans la logique capitaliste. Qu’est-ce qu’on fait de la classe moyenne ? De celles et ceux d’entre nous qui n’ont pas de diplômes ? Qui considèrent que la réussite ne se limite pas à gagner beaucoup d’argent ? Ces personnes ont le droit d’exister aussi. Passer derrière la caméra me permet de partager la parole avec d’autres femmes noires aux parcours variés et différents du mien.





À vous écouter, on se dit que la France a, par rapport à certains pays d’Amérique ou d’Europe, aujourd’hui encore un problème de ségrégation que l’on chercherait difficilement à cacher…

 

La France a énormément de retard. C’est un pays du déni. Quand on pratique le déni à grande échelle, il devient difficile de résoudre des problèmes qu’on prétend ne pas avoir. Aux États-Unis au moins, c’était flagrant, il y avait la ségrégation. Le plus dur en France, c’est cette lutte contre un ennemi quasi invisible. On a supprimé le mot « race » de la Constitution en 2013. Est-ce que cela supprime aussi le racisme ? Non, ça ne change rien. Le problème, c’est la politique du déni. Pour déconstruire le racisme, il faut commencer par s’attaquer aux privilèges blancs et aux tabous.

 

Moi, je n’ai pas d’amour du drapeau. Mais je trouve scandaleux qu’on remette en question ma francité. Quand quelqu’un me demande d’où je viens, je joue à l’imbécile en répondant : « Je viens de Lyon. » La question en fait, c’est pourquoi je suis noire, est-ce que je suis française. Personne ne demande aux Blancs et Blanches d’où ils viennent. Moi je leur retourne la question ; après tout, la France a toujours été une terre d’immigration. Pourquoi devrais-je justifier ma présence quand les descendants d’Italiens, de Portugais, de Polonais n’ont pas à le faire ?

 

Quel regard avez-vous sur le phénomène migratoire ?

 

Il y a actuellement en France une réflexion sur la migration. On prétend que le pays ne peut pas accueillir toutes les misères du monde, ce qui est une contre-vérité. La France ne fonctionnerait pas sans les migrants, surtout les sans-papiers, qui sont taillables et corvéables à merci. Il y a trois secteurs dans lesquels les institutions exercent très peu de contrôle : le bâtiment, la restauration et les services de gardes d’enfants et de personnes âgées. J’ai bossé dans une vingtaine de restaurants à Paris et je n’ai jamais vu un seul contrôle de l’Inspection du travail. Pourtant, tout le monde sait que les cuisines parisiennes sont remplies de sans-papiers. Je n’ai jamais vu non plus un Blanc faire la plonge. C’est une tâche réservée aux Sénégalais, aux Pakistanais et aux Maliens sans papiers. Tout le monde le sait. Quand le ministre de l’Immigration du Québec dit que la migration n’est pas un choix mais une nécessité, c’est une façon pragmatique de voir cette société. C’est une province dont la population est vieillissante, qui choisit d’entreprendre une politique migratoire raisonnée. En France, on a besoin de la migration mais on fait semblant de n’en avoir pas besoin. On en revient toujours au déni.