Rohingyas : ni terre, ni identité

par Aude Massiot

Photos par Pascal Vo

Illustration par Alexis-François Morand


June 30, 2016 Observers — Issue 2

En Birmanie, la tragédie du peuple rohingya, « l’une des ethnies les plus persécutées du monde », selon les Nations unies, a ressurgi à la une des journaux en mai dernier, lorsque plusieurs bateaux remplis de milliers de Rohingyas ont été repérés à la dérive près des côtes malaisiennes, abandonnés par leurs passeurs. Les membres de cette minorité musulmane ont été privés de leur nationalité en 1982. Ainsi devenus apatrides, ils sont, depuis 2011, opprimés par les extrémistes bouddhistes à la tête de l’État de Rakhine, au sud-ouest de la Birmanie. Treize personnes rohingyas seulement vivent en France, toutes dans la région parisienne. Rencontre.





Hla Aung : « Je ne veux pas rester réfugié toute ma vie »’’

 

Hla Aung est calme, mais son discours emporté. Assis dans un sombre restaurant bangladais près de la gare du Nord, à Paris, à deux pas du taxiphone dont il est propriétaire, cet homme à l’allure professorale raconte le jour où, il y a vingt-cinq ans de cela, il est devenu ennemi politique du pouvoir birman.

 

Le 30 mai 1990, après de violentes émeutes, les premières élections législatives depuis 1960 sont organisées en Birmanie. Né rohingya, Hla Aung a la chance de pouvoir aller à l’université, d’où il sort avec un diplôme en Sciences politiques et la volonté de défendre les droits de sa communauté. Lors de ces élections, il se présente en tant que suppléant pour le Parti national démocrate pour les droits de l’Homme (NDPH), un parti œuvrant pour la représentation de la minorité rohingya au Parlement birman. Le parti obtient quatre sièges quand la Ligue nationale pour la démocratie (NLD) d’Aung San Suu Kyi, la « Dame de Rangoun », en remporte 81 %. Mais la junte militaire refuse de quitter le pouvoir et empêche l’Assemblée élue de siéger.

 

Quelques semaines plus tard, Hla apprend que la victoire de son parti est invalidée par les autorités. Ils auraient dépassé la limite des dépenses de campagne autorisées. « Il n’existait aucune limite de la sorte en Birmanie, explique Hla. Nous étions un petit parti. Cela n’avait aucun sens. » Le voilà donc appelé à comparaître devant la Cour suprême, au début de l’année 1992. Après un procès fantoche, Hla attendra le verdict de la Cour suprême pendant sept ans durant lesquels il lui est interdit de quitter la capitale et de voir sa femme et sa fille, alors âgée de 2 ans.

 

Au cours de ces années, les exactions contre les Rohingyas s’intensifient. Et depuis 2000, les membres du NDPH sont pourchassés, torturés, certains, tués. « Les membres du parti élus au Parlement ont été condamnés à quarante-sept ans de prison, et leur famille à dix-sept ans », indique Hla, en baissant les yeux vers la table. « C’est alors que j’ai décidé de fuir. »

 

En France depuis quatorze ans, il est le témoin impuissant des exactions que subissent les Rohingyas : viols, stérilisations forcées, tortures sexuelles, destruction de villages, esclavagisme, pogroms et arrestations arbitraires. Alors Hla milite, dialogue avec les responsables politiques chargés des relations avec l’Asie. Mais cela ne lui suffit pas. « Je ne veux pas rester réfugié toute ma vie. Je veux faire quelque chose pour aider mon peuple, pour développer l’éducation là-bas, dit-il. Avant je fermais les yeux sur un possible retour. Maintenant, je veux rentrer et vivre avec ma famille. »





Amir Hamza : « Nous vivions dans une prison à ciel ouvert »

 

Veste en cuir sur les épaules, les cheveux noirs coupés courts, Amir a le regard timide. À 23 ans, le jeune Rohingya est un enfant des camps de réfugiés. Le 14 février 1992, sa mère, enceinte de huit mois, fuit avec son mari et ses deux enfants l’État birman d’Arakan pour le Bangladesh voisin, musulman. Né ce jour-là, Amir est donc immédiatement enregistré comme réfugié par l’ONU. Ce sont, encore aujourd’hui, ses seuls semblants de papiers d’identité. Lui et sa famille resteront trois ans dans le camp de réfugiés où a vu le jour, avant d’être transférés par les autorités bangladaises dans le camp de Kutupalong, un camp géant réservé aux Rohingyas.

 

Depuis une dizaine d’années, la politique du Bangladesh envers les Rohingyas s’est durcie, encourageant le racisme anti rohingyas dans le pays. Amir a subi des discriminations pendant toute son enfance, balloté de part et d’autre de cette frontière poreuse.

 

Rejetés des camps officiels, ses parents trouvent, en 2002, un petit village d’illégaux, comme eux, au milieu de la forêt bangladaise. Un soir, alors qu’elle marche le long d’une route, la sœur d’Amir, alors âgée de 22 ans, se fait interpeller par des membres d’un gang qui lui demandent de venir avec eux. Ses parents écrivent une lettre aux anciens du village pour se plaindre. En représailles, le jour même, huit hommes kidnappent la jeune fille, la violent, et la laissent inconsciente dans la forêt. « Comme nous n’avions pas de papiers, elle n’a pas pu recevoir de soins médicaux, raconte Amir. Les anciens nous ont ensuite demandé de quitter le village. »

 

Quelques mois plus tard, la famille d’Amir est arrêtée et envoyée dans le camp de Lada, du côté bangladais. « Une prison à ciel ouvert », selon le jeune homme. Seuls quelques téléphones portables circulent et permettent aujourd’hui à Amir d’avoir des nouvelles de sa famille, restée là-bas. « Il n’y a pas l’eau courante, le réseau électrique y est précaire », décrit Amir. « Ma famille y vit dans une cabane faite de bois et de plastique. Et aucune ONG n’est autorisée à apporter de l’aide aux habitants. » Des gangs y font la loi, les jeunes hommes en âge de les concurrencer sont tués. Le 5 février 2012 (Amir indique la date sans la moindre hésitation), sa famille, aidée par un oncle en Birmanie, décide de lui faire quitter le pays. À l’aide d’un passeur et de l’équivalent de 3 000 euros, il passe en Inde, puis en Italie avant d’arriver à Paris, où il vit depuis trois ans, attendant toujours d’obtenir le statut de réfugié.





Haroon Yousuf : « Nous sommes persécutés partout »

 

Haroon est en colère. En colère contre la communauté internationale qui ne fait pas assez pour combattre le régime de Rangoun. En colère contre la junte militaire au pouvoir en Birmanie. En colère surtout contre les bouddhistes de l’État de Rakhine qui continuent à persécuter impunément les Rohingyas. « Être rohingya, c’est n’avoir ni maison, ni terre, ni identité », lance cet homme âgé de 36 ans. « Nous sommes persécutés partout. » Avant d’arriver en France, il a vécu en Arabie Saoudite et au Pakistan.

 

En 1988, lassé d’être la victime récurrente des passages à tabac, son père décide de quitter la Birmanie avec sa famille. L’homme s’était rendu coupable de transmettre, quelques années durant, un enseignement basique aux membres de sa communauté. Une initiative qui n’était pas du goût des autorités. À plusieurs reprises, il fut arrêté et battu par les milices locales.

 

Comme son père, diplômé de l’université de Rangoun, Haroon est instruit. Et, comme son père, passionné par la cause des Rohingyas. Il déplore d’une voix le fait que « la Birmanie [soit] une usine à réfugiés. Dans les camps gigantesques de l’État d’Arakan, les gens vivent même mieux que dans les villages. Là-bas on les tue comme s’ils ne valaient pas mieux que des animaux. »

 

Arrivé en France le 20 décembre 2013, il obtient par l’Ofpra un statut de réfugié en moins d’un an. C’est en effet le seul État qui délivre aussi rapidement des papiers aux Rohingyas, reconnaissant les persécutions dont ils sont victimes. En Arabie Saoudite, Haroon avait essayé d’obtenir des papiers pour la Norvège, où résident des membres de sa famille. Les autorités lui avaient alors recommandé de se tourner vers la France, arguant qu’il y recevrait une meilleure protection. C’est ainsi qu’il s’installe, avec sa femme et ses deux enfants, dans ce pays où il ne connaît personne et dont il ne parle pas la langue. Pendant les premiers mois, il cherche d’autres « frères rohingyas » et rencontre Hla Aung, membre pivot de la communauté. « J’ai alors décidé d’aider mon peuple, avec les moyens que j’avais », indique-t-il. Depuis Paris, il s’informe et milite contre les persécutions que subissent ses compatriotes en Birmanie, mais surtout, il aide ceux qui, comme Amir, ne parlent pas assez bien anglais pour expliquer leur situation à l’Ofpra.





Sayed Noor : « J’ai grandi dans les camps de réfugiés »

 

« J’ai été battu par le gouvernement bangladais, persécuté des deux côtés de la frontière », lâche Sayed, 31 ans. « De 1992 à 2013, j’ai grandi dans les camps de réfugiés. » Trimballé avec sa famille d’un camp à l’autre par les autorités locales, il a été pris en charge par le Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR), et installé dans le camp onusien de Kutupalong, réservé aux Rohingyas. « Nous vivions dans des conditions très difficiles, nous n’avions même pas le droit à une quelconque éducation », interpelle Sayed.

 

Il faudra attendre 2002 pour que le HCR mette en place à Kutupalong des séances éducatives de base pour les mineurs. Sayed a 18 ans, il y apprend l’anglais. Un apprentissage qui lui coûtera cher car il lui permettra de dénoncer les conditions de vie et les persécutions que subissent les Rohingyas dans le camp aux agents du HCR. Sayed sera, pour cela, arrêté et torturé à deux reprises, avant d’être de nouveau menacé par des membres du Comité de rapatriement des réfugiés rohingyas (RRRC), une organisation officielle bangladaise dont l’objectif est d’organiser le renvoi de nombreux réfugiés en Birmanie.

 

Malgré l’enregistrement de sa plainte auprès du HCR, les menaces continuent. Craignant pour sa vie, Sayed décide de quitter le pays, grâce aux passeurs qui l’ont fait entrer en Inde. Pour 5 000 euros, en passant par la Turquie et la Slovénie, Sayed arrive en France en février 2013. Il raconte qu’on lui demande souvent pourquoi il n’est pas venu avec sa famille, avant de s’emporter: « Mais tout simplement parce que nous n’avions pas assez d’argent ! Sinon, bien sûr que j’aurais amené mes frères et mes parents avec moi ! » Il obtient le statut de réfugié en décembre de la même année, et travaille maintenant dans un restaurant français en région parisienne. Ouvrant fièrement son portefeuille, il en sort la photo de la carte d’identité de son père : vestige d’une époque où les Rohingyas n’étaient pas encore les parias de la Birmanie, un papier qu’il ne verra lui-même vraisemblablement jamais portant l’inscription de son propre nom parce que, tel qu’il le dit : « en France, je suis très bien. »