Atong Atem, artiste protéiforme

Par Saran Koly
October 3, 2016 All

Elle est australienne et sud-soudanaise. Sa vie de migrante l’a amenée d’Addis Abeba à Melbourne. Son travail en tant que plasticienne porte sur les identités multiples de sa génération vivant en Australie.

 

D’où es-tu ?

 

Tout le monde me pose cette question. D’habitude, quand c’est venant de personnes de couleur je suis moins agressive et je leur dis que je suis du Sud-Soudan, surtout si ce sont des Noirs, parce que c’est une façon pour nous d’entrer en contact les uns avec les autres. Par contre, quand ça vient de Blancs, c’est généralement pour m’embêter, alors je leur sers le nom de la banlieue où je me trouve en ce moment.

 

Je me considère comme étant une Sud-soudanaise vivant en Australie, mais ça n’a pas toujours été le cas. Je suppose que, comme j’ai grandi, que je connais mieux ma culture et que j’ai mes propres idées en tête, j’ai éprouvé une sorte de fierté de mon peuple et de mes parents, ce qui m’a permis de dépasser la honte d’être différente que j’avais lorsque j’étais petite. Au départ, j’avais peur d’être prise d’office pour une Sud-soudanaise sur le plan culturel, parce que j’avais l’impression de ne pas être « assez » soudanaise. Maintenant, je trouve tout cela stupide mais à l’époque, j’avais un fort complexe d’infériorité culturel, parce que j’ai grandi dans un pays de Blancs et que je croyais, d’une certaine façon, que plus on était loin du blanc, plus on était inférieur. Je me sentais donc inférieure à mes camarades blancs mais aussi à ceux du Sud-Soudan parce que j’avais été arrachée si tôt à ma famille et que je ne pouvais pas évoluer en tant que Sud-soudanaise. Quand j’ai commencé à désapprendre l’idée que la culture serait permanente et la blanchitude supérieure, j’étais complètement déboussolée et je me suis mise à penser le contraire de tout cela. Dès que j’ai commencé à déconstruire ce que la suprématie blanche m’avait fait croire, il ne m’a pas fallu longtemps pour revaloriser la culture de mes gens et de ma famille.

 

J’ai grandi dans un petit village situé à quelques heures de Sydney, dans une station balnéaire appelée La Côte centrale. J’avais eu la chance de commencer l’école à la maternelle, j’ai donc grandi avec les gosses du coin. Cela dit, j’étais en fait tout le temps « l’autre ». La Côte centrale était terriblement blanche – les seuls enfants noirs de l’école primaire où j’allais ou du collège étaient mes frères et sœurs. J’étais habituée à ce qu’on me regarde et j’ai très vite appris à ne pas y faire attention et jusqu’à présent, j’évite d’entreprendre des discussions avec des étrangers, les caissiers, les gens dans les magasins, les chauffeurs des cars, etc., parce que ces petites conversations vont de : « Tu as le temps ? » à « Mon Dieu que t’es noire ! On dirait que tu t’es brûlée ! » J’ai entendu tellement de paroles racistes dites pour être gentilles. Je suppose que les gens qui les ont prononcées ne se doutent pas une seconde du mal qu’ils font, ayant eu la chance qu’on ne leur ait jamais posé de questions sur leur identité raciale ni qu’on se moque d’eux tous les jours.

 

Dans une certaine mesure, j’ai toujours voulu faire de l’art, quand j’étais gosse déjà, mais alors je voulais tout faire et être tout à la fois. À un moment, j’ai voulu jouer au tennis parce que Venus et Serena Williams en faisaient. Je voulais chanter parce que j’aime les chorales, et longtemps, j’ai voulu devenir journaliste, comme mon père. Je ne sais toujours pas ce que je veux faire quand je serai grande mais aujourd’hui, je suis heureuse d’arriver à faire des choses que j’aime vraiment.

 

J’aime les couleurs et les détails, mon travail en contient donc beaucoup, et des motifs qui rendent hommage aux impressions hollandaises à la cire, des wax. Quand je commence une œuvre ou une série, c’est à la composition que je pense en premier. Même si je ne suis pas sûre de l’endroit où je compte mettre les éléments, j’essaie toujours de créer quelque chose d’harmonieux sur le plan visuel, en y incorporant beaucoup d’éléments qui s’entrechoquent ou des couleurs qui jurent.

 

J’ai commencé les Beaux-Arts à l’université de Sydney en 2011, avec comme matière principale la peinture, et bien avant même que je commence à faire des photos, ce que j’ai appris en tant que peintre et la façon dont mon style a évolué grâce à cette technique a influencé ma photographie. Encore une fois, il s’agit de couleurs et de composition mais aussi de ce que j’aime faire : des portraits, le noir, le colonialisme, l’identité, tout vient de mes études en peinture.

 

La photo m’a toujours intéressée, surtout les magazines de mode et les photos de mode vintage en studio, des images fortes et qui frappent l’attention, si bien que j’ai essayé de trouver des images qui auraient des éléments que j’aime en photo, et des éléments que j’aime dans des tableaux que je crée.

 

Ce que j’aime dans le travail des photographes tels que Malick Sidibé, Seydou Keïta, Philip Kwame Apagya par exemple, c’est un regard théorique sur le colonialisme en Afrique et ses effets sur l’art du continent. Au début, je regardais des tissus imprimés wax hollandais et leur histoire coloniale intrinsèque. Ces imprimés avaient été introduits par les Hollandais dans des pays d’Afrique suite à leurs voyages en Indonésie et ils sont maintenant devenus synonymes d’Afrique, de l’art et de la mode africaine !

 

C’est comme ça que j’ai commencé à chercher des artistes qui utilisent des pagnes imprimés wax dans leur travail, tels que Yinka Shonibare et Kehinde Wiley, puis c’est ce qui m’a amenée aux photographes de studios. Ce qui me plaît chez tous ces photographes, c’est la manière dont ces « identifiants » du continent, ces imprimés, les décors de leurs studios sont utilisés, de telle sorte que cela montre la grande diversité de la diaspora africaine. Je trouve également intéressant de voir comment le colonialisme y est intrinsèquement mêlé grâce à beaucoup de ces motifs qui sont communs tout en restant uniquement maliens ou uniquement ouest-africains. Pour moi, c’est important et cela mérite qu’on s’y intéresse, parce que ça montre la flexibilité de la culture, le fait qu’il s’agisse de quelque chose qui évolue, qui change. Tout cela est bien présent dans l’art contemporain de la diaspora, tout cela fait partie de la culture.

 

Mes sujets sont mes amis et tous ceux qui ont bien voulu se laisser prendre en photo pendant quelques heures. Je montre « mes gens à moi », d’autres jeunes de la troisième culture dont les expériences sont souvent présentées de façon unilatérale et monolithique, quand elles le sont. Je n’essaie pas de montrer que nous sommes de la diversité ou « à la mode » ou encore en relation avec les cultures de nos familles. Je fais un art honnête, qui m’intéresse et qui par son existence montre ces vérités de toutes les manières.

 

Colonialisme, négritude, identité africaine

 

Je ne crois pas qu’on puisse penser vraiment et honnêtement ou faire de l’art en tant que colonisée, sans penser et donc se poser des questions sur le colonialisme. Vivre en Australie signifie pour moi que la façon dont je pense au colonialisme, et à faire de l’art ici en tant que Noire africaine, est nuancée parce que bien que femme noire colonisée vivant sous la suprématie blanche j’ai encore beaucoup plus d’avantages que les autochtones d’Australie, car je m’y suis installée.

 

Ce problème survient notamment avec la langue que nous utilisons en Australie (nous Noirs australiens non-autochtones), par exemple lorsque nous nous appelons nous-mêmes « Noirs australiens », ce qui peut nous différencier des Australiens d’origine ; ou bien lorsque nous parlons des problèmes que nous rencontrons en tant que Noirs dans ce pays, sans tenir compte du fait que les autochtones rencontrent les mêmes difficultés, parfois même au niveau social ou administratif.

 

Le colonialisme est manifeste dans tous les aspects de la vie sociale. Si l’on est conscient de ses effets, cela veut dire qu’on peut au moins désapprendre certaines choses que l’on a été amené à croire sur soi-même et sur son peuple, et que je peux commencer à redéfinir ma façon de voir les choses et mon identité loin d’une histoire qui cherche à me déshumaniser, à détruire ce que je suis et d’où je viens.

 

Histoire de migrants

 

Ma famille est Jieng (ou Dinka) du Sud-soudan et je suis née à Addis Abeba en Éthiopie. Quelques mois après ma naissance, nous avons dû fuir à cause de la guerre civile et nous nous sommes retrouvés à marcher avec des milliers d’autres familles jusqu’au Kenya. Nous y sommes restés un moment, dans un camp de réfugiés, avant d’être acceptés en Australie avec des visas de réfugiés, en 1997. C’est là où je vis depuis cette période.

 

Le fait d’être immigrante a formé mon esprit et ma vision aujourd’hui. Je pense qu’il faut tout le temps se demander qui on est, vouloir se comprendre soi-même et trouver sa place dans la société. Beaucoup n’ont pas cette chance, à plus forte raison dès le bas âge. Je pense que j’ai une idée très claire de moi-même, et confiance en moi-même, depuis l’enfance.

 

Je ne peux réfuter l’importance du fait de se voir représenté en art et d’entendre les voix des non affranchis s’exprimer avec leurs propres mots. De pouvoir m’exprimer si ouvertement sur ma vie, c’est propre à moi, et si j’avais accès aux idées et à l’art des gens qui me ressemblent quand j’étais plus jeune, je me serais sentie bien avec moi-même et avec les choses que j’ai incarnées auparavant dans ma vie. Beaucoup de gens qui racontent leur expérience se sentent moins seuls quand ils se voient reflétés dans l’art ou la littérature. C’est une chose à laquelle je pourrais peut-être contribuer, j’espère.

 

Du « pays hôte » à « chez soi »

 

Je ne me suis jamais sentie chez moi ici en Australie. Il y a toujours eu ce sentiment persistant que je n’étais pas censée être ici. Cela est dû en partie au fait que j’y suis arrivée toute petite comme réfugiée, donc je n’avais pas grand choix devant moi, et en partie parce je voulais repartir au Sud-Soudan pour plus qu’une simple visite et retrouver les gens auxquels je suis si attachée. Cela est aussi lié au fait que l’Australie est un pays où il est difficile de vivre pour les gens qui ne sont pas des Blancs.

 

Pendant toute une partie de mon enfance j’ai dû me débattre entre différentes possibilités. Je suppose qu’enfant, on jauge notre sens des lieux en comparant sa vie avec celle des gens qui nous entourent. C’est à l’âge de seulement 16 ans que j’ai rencontré d’autres jeunes de la troisième culture et des migrants de mon âge. Ce contact m’a vraiment aidée à bien en asseoir les points positifs et à me demander d’où venait le côté négatif, et pourquoi j’avais choisi de les croire.

 

Voir tant de personnes qui ont les mêmes passés et qui font tant de choses diverses dans leur vie, à des niveaux différents, en adoptant les cultures de leurs parents, m’a fait renoncer à l’idée qu’être immigrante signifiait que je devais être spéciale. J’ai fini par voir que les gens de couleur étaient incroyablement différents. Bien que ça semble évident, quand on a grandi loin de sa culture et de celles qui ressemblent à cette culture ; souvent le seul exemple qu’on a, c’est notre famille, ce qui peut être très étroit, comme diversité. La façon dont on se voit dans des représentations de la négritude en dehors de ce contexte, comme dans les médias, sont soit insignifiantes, soit très choquantes.

 

Au collège, je me considérais inadaptée, et peut-être que je le suis encore. Avant, c’était tout simplement à cause de la différence physique et culturelle entre moi et la majorité blanche et maintenant, c’est parce que je refuse d’adopter ou rejette les choses que je n’aime pas dans la culture ambiante. Je veux parler des choses banales qui contribuent à l’oppression et au déni culturel des gens non-émancipés. Je suppose que cela vient de mon expérience personnelle. Au regard de cette oppression et de ce qu’on ressent dans les milieux sociaux où j’évolue, je ne suis pas inadaptée, mais dans un paysage culturel plus vaste, je le suis et ça me va.

 

Je vais voyager maintenant, partout dans le monde et repartir au Sud-Soudan. Je pense avoir acquis presque tout ce que je pouvais avoir de l’Australie en tant que « pays de résidence » maintenant, et bien que j’y reviendrai sûrement, j’envisage d’aller ailleurs lorsque j’aurai terminé mes études.